Elle était orpheline et s’appelait Thérèse FIGUEUR ; son oncle, marchand de drap à Avignon, l’habilla en homme lorsqu’elle eut 18 ans (en 1793) afin qu’elle put circuler plus aisément, l’accompagner même jusqu’au canon fédéraliste qu’il était chargé de braquer contre les troupes de la Convention ; or, elle sentit, sous le large et long pantalon à la « charivari » boutonné sur le côté, sous les basques de son petit frac de canonnier, s’éveiller en elle une telle vocation militaire qu’elle passa avec armes et bagages dans les rangs du brave et modeste CARTEAUX qui pacifiait la région, au nom des immortels principes ; Thérèse FIGUEUR fut enrégimentée chez les Dragons, fit toutes les grandes campagnes : Vosges, Rhin et Moselle, Sambre et Meuse, Italie, Prusse, Autriche, Espagne, fut blessée, capturée plusieurs fois, chaque fois se guérit, s’évada. Sans complexe, elle était « sans gêne », tout simplement. Le surnom lui allait si bien qu’elle le garda durant toutes ses longues années de sa vie, pour finir, au jour de sa retraite, par épouser un gendarme des chasses ; elle mourut paisiblement, longtemps après, en 1861, âgée de 83 ans, veuve, dans une chambrette de la maison de santé des Ménages, à Issy.

Émile MOREAU avait fait un drame de la vie de la première « Sans-Gêne ». Il prit conseil auprès de son vieil ami, Victorien SARDOU. Au fur et à mesure que l’éminent dramaturge poussait plus avant la lecture de ce drame, son visage s’éclairait ; enfin il ne put s’empêcher de s’écrier : « Quelle jolie comédie il y aurait à écrire sous ce même titre en prenant pour héroïne non pas cette fille qui ne conquit même pas les galons de brigadier, mais Catherine HUBSCHER qui fut blanchisseuse, épousa le sergent LEFEBVRE, devint maréchale de France et garda jusqu’à la cour de l’Empereur ses manières franches et vulgaires !... »

Née dans le hameau d’Altenbach, baptisée en 1753 à Saint-Amarin, Catherine a une dizaine d’années quand elle entre au service des Kœchlin pour ‘‘battre le linge’’. En 1779, elle arrive à Paris et se place comme blanchisseuse chez des bourgeois. Elle rencontre un ‘‘pays’’, François-Joseph Lefebvre, caporal aux gardes françaises. Un fils, Charles-Michel, naît le 4 avril 1781, il ne vivra guère. En 1782, le caporal devient sergent. Catherine est entrée au service du marquis Xavier de Valadry, officier aux gardes françaises. Elle apprend à lire et à écrire. En 1783, Lefebvre épouse Catherine qui lui donne douze enfants (certains disent quatorze), dont deux seulement survivent. Xavier, l’aîné, sera blessé pendant la retraite de Russie et mourra en 1812 à Vilnius.

Joseph, le dernier, adolescent fragile mourra en 1817. Le maréchal Lefebvre, devenu duc de Dantzig meurt le 4 septembre 1820, Catherine le 28 décembre 1835, sans descendance.

À cette dernière, on prête des « mots » fameux, depuis le légendaire : « C’est nous qui sont les princesses ». C’est Catherine aussi qui, constatant la disparition d’un diamant et soupçonnant un valet qui cirait les appartements, le fit comparaître devant elle, le fit, sur ces dénégations, mettre nu comme un ver… et retrouva le diamant.

Ayant trouvé leur personnage central, la collaboration entre SARDOU et MOREAU commença.
Le résultat fut d’ailleurs un succès qui se prolongea en s’accroissant toujours, à tel point qu’il n’y a évidemment plus maintenant dans l’esprit populaire qu’une Madame Sans-Gêne, et ce n’est pas celle à qui l’on appliqua authentiquement cette appellation dans les armées de l’Empire, mais bien l’accorte et brave femme qui épousa, en 1793, le sergent LEFEBVRE et que, juste cent ans plus tard, Victorien SARDOU dotait de ce surnom.